Nocturnes

sous un ciel de cendres

Ors, marbres et obsidiennes (7)

La Chambre et le Néant

La chambre,
Havre de solitude où nage le tourment,
Havre aux sanglots parfaits, sans perle ni sans lame
Où se noient les espoirs, où l'esprit, doucement
S'émembre.

Néant !
Écho cannibalesque et pourtant oriflamme
De l'angoisse absolue, de l'infinie terreur,
Dévoreur d'étoiles scintillantes en l'âme
Séant.

Ô chambre,
Havre tumultueux, règne du dévoreur.
Au travers de la nuit, ténèbre sidérale,
Le poète, l'esprit encore épars, l'horreur
Remembre.

Néant !
Oh ! Toujours le néant ! La chute vespérale
Te couronne, ô néant. Tu domines, sournois,
La nuit et son esprit — agonisant d'un râle
Fluent.

La chambre,
Calice aux voluptés, sépales comme harnois.
Gouffres vertigineux, de la muse déclose,
Brasillent de grands yeux mêlés d'un vert siennois
Et d'ambre.

Néant !
Sans elle, fanaisons, mort des vers, de la prose
Ton règne est annoncé, ô l'infinie noirceur…
Mais la beauté triomphe ; et ton empire explose
Béant !

La chambre,
Triste cénotaphe, souvenir de l'horreur,
L'odeur capiteuse de la muse vénale
Dont volent les cheveux, et qui, avec ardeur,
Se cambre.

Néant !
Toi, qui la dévorais, égérie virginale,
Quel prix vertigineux pour te croire envolé :
Agonie, souffrance, langueur libidinale.
Pourtant…

Tombeau matutinal

Je n'entends pas un bruit : ni pleurs ni hurlement.
C'est un calme étrange qui emplit l'atmosphère ;
Alors, un peu sonné, égaré, je me terre
Dans un long mutisme — mon seul apaisement.

J'ai beau me tenir droit, silencieusement,
Chaque discours, pensée, murmure, commentaire,
Oui, chaque impression est un pas supplémentaire
Sur le sentier qui mène à mon effondrement.

Si je le sais dormir d'un æternel sommeil
Et qu'il ne reverra plus jamais le soleil,
Je ne réalise toujours pas son absence.

Si j'entends encore ses rires, ses humeurs,
Ils ne font que trahir ces sinistres horreurs :
Son corps rigide, froid, et son profond silence.

Le Sourire du pendu

Avec une certaine nonchalance,
À son arbre, le pendu se balance.
Comme il est fier de son nouveau collier !
Et s'il fallut au dos ses deux poings lier,

C'était pour mieux exposer à la horde
Sa somptueuse parure de corde.
Il se pavane, le menton bien haut,
Lui qui hennissait quelques jours plus tôt.

Le faisandage ronge sa peau brune ;
Des vers en sortent comme d'une prune.
Pourtant, le soir, quand souffle l'aquilon,
Comme s'il était joué du violon,

Il danse tel un faune, cabriole,
Claque son intestin sur sa guibolle ;
Il vole au gré du vent, comme un drapeau
— Parfois tombe même un bout de peau.

Le matin, sa carcasse reposée
Qui ruisselle d'une fine rosée
Aime à accueillir quelques étourneaux
Utilisant comme des marches d'escabeaux

Ses côtes décharnées. Là, ils picorent
Sa chair, extirpent des vers qu'ils dévorent.
Un vol de corbeaux s'est plus tôt repu
De ses yeux et de son visage lippu.

Ainsi, hormis quelques lambeaux pendants,
Ce visage n'a gardé que ses dents.
Mais le pendu ne reste pas de marbre :

Sans lèvres, il apparaît souriant.
Quelle joie ! il peut enfin, insouciant,
Se balancer à la branche d'un arbre.

Silencieuse agonie

Elle agonisait en silence,
Cette dame au regard serein.
Son long nez, humant l'air marin,
Dardait au ciel comme une lance.

Elle avait presque fière allure,
Lavée par la pluie et le vent ;
Son visage était éclatant,
Même si piqué de vermoulure.

Quelque lèpre d'un vert douteux,
Aux velléités vagabondes,
Camouflait ses rides profondes
D'un manteau souple et duveteux.

Tant charmés par ses airs timides,
Des colonies d'insectes, vers,
Champignons aux dessins divers
Grandissaient sur ses pieds humides.

En silence, elle pleurait. Pourtant,
Les plus anciens, les plus fidèles,
Avec à la main leurs chandelles,
Oubliant leur vie un instant,

Poussaient la porte de la dame,
Y pénétraient avec respect,
Admiraient la grâce et l'aspect,
Et laissaient se noyer leur âme.

Elle n'avait de ses grandes sœurs
Pas l'allure ni le prestige.
Elle n'était pas l'enfant prodige
De Chartres, de Reims ou d'ailleurs.

Cette dame seule et sans âge,
Au cœur de ce hameau perdu,
Avec son vieux clocher tordu,
C'était l'église du village.

Le Trône d'or

[Intro]

La ville enfanta d'un soleil turgescent
Illuminant la nuit un bref instant
Une colonne de feu fulgura
Avant que l'obscurité ne finisse par retomber

[Couplet 1]

Un nuage de cendre dévore les étoiles
Qui flottent au-dessus de la ville
Même la lune ne parvient plus
À briller dans cette nuée ardente
Je pensais œuvrer pour l'Æternel
Mais face à cette désolation
J'ai finalement compris
Les larmes aux yeux
Avoir bafoué mes allégeances

[Refrain]

Assis sur le trône d'or de la foi
J'observe la triste ville impudique
Soufflée par ce sporophore en poussière
Le trône s'affaisse je suis à terre
Et je sens le noir vautour héraldique
De son bec pointu dévorer mon foie

[Couplet 2]

Interrompant les susurrements du vent
Une pluie noire s'abat sur la ville
Les silhouettes pulvérisées sur les murs
Observent les cadavres immobiles
Gisant sur le sol calciné
Étendus au milieu des ruines
Ils semblent fouiller les cendres
À la recherche de leur vie passée

[Interlude]

En haut du mont je m'imagine
Saisi par la grâce divine
Bras en croix je ferme les yeux
Et chutant sens mes cheveux
Dans le vent tournoyer
Pour finalement s'éployer

[Pont]

Je recherchais la pureté
Peu m'importait de vivre ou de mourir
J'ai cru en mes actes
Mais mes actes sont vains
Donc règne le néant

[Couplet 3]

L'Æternel fit tomber sur l'antique cité
Une pluie de soufre et de feu
Porteur de lumière rongé par l'hybris
Tel Prométhée j'ai volé mon Dieu
Et mes flammes ont soufflé la ville maudite

[Refrain]

(bis repetitas)

[Outro]

Le seul bien qui me reste encore
Au milieu de ce sombre décor
Est d'avoir pleuré quelques fois
Et déchu de mon trône d'or
Le vautour fouille toujours mon foie

Échos des abîmes

Souvent la nuit j'entends des complaintes funestes.
Sont-ce des loups hurlant aux ardences célestes
Ou des sorcières en pleine incantation ?
— Quelque clan barbare pillant avec passion ?

C'est en réalité la sinistre faucheuse.
Elle souffle pour moi, tout doucement, un chant.
Elle avance à longs pas, rejoignant son amant
— Le baiser de la mort en guise de berceuse.

M'entraînant dans la nuit, las, elle monte en selle
Sur son grand cheval noir dont le poitrail ne bouge,
Fend les ténèbres qui, ainsi que la mer Rouge
Pour le vieux Moïse, se closent après elle.

L'ange enchaîné

Sur le tronc d'un arbre de vie
Aux branches lourdes de splendeur,
Vêtu d'un pagne de pudeur
Était un ange en agonie.

Ses grandes ailes, calice éployé,
Étaient là clouées à même l'écorce,
Arche de plumes, portail dévoyé
D'une architecture à la courbe torse
Au sol ancré mais du ciel envoyé.

De lourdes chaînes entravaient ses gestes ;
Pourtant il luttait, les muscles tendus,
Sculpture de chair aux élans célestes,
On aurait juré ses espoirs perdus
— Rage et affliction étaient manifestes.

Las et dénudé, son corps albescent
Était un tableau fait de meurtrissures
Et tracé avec pour encre du sang.
Cette toile était faite de blessures
Qui pleuraient vermeil. Pauvre ange impuissant !

Ses chaînes tintaient l'une contre l'autre
Et ses murmures, râles de douleur,
Avaient des allures de patenôtre.
Chante symphonie ! Oh ! bel ange au pleur,
On sait ta souffrance, écho de la nôtre.

Cette litanie adressée aux cieux,
Mêlant désespoir, affliction et rage,
Sortant de sa gorge au timbre gracieux,
C'était pour lui comme emplir une page,
Une harangue de vers audacieux.

Du tronc de cet arbre de vie
Aux chaînes lourdes de malheur,
Abandonnant là sa splendeur,
S'échappait l'ange en agonie.

De l'arbre,
Les racines étaient nues.
Les branches désormais mortes
Jonchaient un parterre sanglant.

Des ailes,
Il ne restait que lambeaux
Et plumes virevoltantes.
Les clous trônaient en l'écorce.

De l'ange,
Le sang perlait à longs flots.
Ses chairs étaient écorchées,
Ses yeux pas même séchés.

Extrait de ses entraves,
Libéré de ses liens,
L'ange battit des ailes ;
Il voulait s'envoler.

Comme enfin il goûtait
À cette liberté
Ses ailes lacérées
Et son corps se gangrenèrent

Sa chair se putréfia
Et ses entrailles se vidèrent
Les flots vermillions
Jadis torrentiels
Se tarirent et séchèrent

Son chant autrefois mélodieux
N'était plus qu'éraillement
Éraillement pathétique
Éraillement disharmonieux

Et même ses larmes
En oublièrent leur poésie
Enfin libre
Il tomba à genoux
Et mourut en silence

Reflets divins (6)

La Confession d'Icare

Voyant l'aigle chaque jour le soleil frôler,
Hanté par l'ombre pesante du purgatoire,
Tel Icare s'élançant de son promontoire,
Pour fuir les ténèbres, je voulais m'envoler.

Par vanité, j'approchais de l'astre ocellé.
Je voulais égaler Sa bonté, sans savoir
Qu'à trop approcher la Lumière, ce pouvoir
Allait désagréger mon faible corps ailé.

Mais j'ai compris durant ce tourbillon sans fin :
Il m'a offert les ténèbres — cadeau précieux.
Je n'ai besoin ni de lueur ni de prière ;

Et quand cette chute s'arrêtera enfin,
Je me relèverai, le regard vers les cieux,
Car mort, mon âme deviendra pure lumière.

L'Année terrible

Sous le crépuscule naissant,
Le ciel s'assombrit. Connaissant
De l'histoire son épistrophe,
Le mystérieux sphinx théosophe,

Gardien du monde souterrain,
Se souvient des lances d'airain,
Du sang qui ravinait les champs,
Des pleurs, de l'absence de chants.

La figure laurée, l'orant,
Le regard levé, implorant,
Se traîne jusque la hauteur.
L'antique sphinx consolateur

Et la belle ange anéantie,
Mains, visages en synanthie,
Communient sous ce ciel d'automne
Que la fumée noire cotonne.

Au-dessus des derniers flambeaux
Résonne le chant des corbeaux
Qui seul apaise mon émoi.
Ô belle ange, pleure avec moi.

Le Poing de Njörd

Alors qu'à l'horizon Sól se couche,
La nef glisse sur cette mer farouche
Où voudraient se refléter les étoiles ;
Et la tourmente chahute les voiles.
Le bateau roule, tangue, inglorieux ;
Danse, comme ivre, sur les flots furieux.

Mais ces flots, houleux, écarlate,
Que le soleil déclinant irradie,
Mêlent à leur fauve incendie
La mordorure qui éclate
Soudainement à la surface :
Le Kraken, sinistre carcasse.

À l'autre bout des continents,
Dans bien des lieux fascinants,
Ulysse aussi avait lutté :
Par Scylla, persécuté,
Ou souffrant de Poséidon
La colère. Ni abandon
Ni résignation ne chantaient
Dans sa tête. Ses vœux n'étaient
Que courage. La même scène,
Sur la mer hyperboréenne
S'illustre : Ce n'est non Scylla
Mais le Kraken qui se tient là,
Et Njörd dépourvu de pardon
En place de Poséidon.

Ce terrible monstre marin
Surgi de la noirceur profonde
Est une incarnation immonde
Du poing de Njörd, le souverain
Des vastes mers, du feu, du vent ;
Il est le gardien malfaisant.

Les tentacules de la bête
Sont de puissants doigts ; la tempête
Qu'ils provoquent en saisissant
L'esnèque le secoue, passant
De bâbord comme de tribord
Tous les marins par-dessus bord.
Et la mythique pieuvre enchaîne
Ce dragon fatigué, l'entraîne
Dans les profondeurs, son donjon,
Lui offrant l'ultime plongeon.

La Voix des anges

Des bas-fonds du schéol, la sombre symphonie
Vomie par cet orchestre où trône Lucifer,
Pleure ses mélodies : cors et harpes de chair
Aux lambeaux discordants, violons à l'agonie.

Quarante jours durant, une longue atonie
M'emporta en rêves. En armure de fer,
Le ténor du concert, le maître de l'enfer,
Me chanta sa manne, et ma chute infinie.

À moi la majesté, et à moi un royaume,
Ces rocs transfigurés, dont le parfum embaume.
Nul besoin de céder, du temple me jeter :

Mon genou est plié. Écoutez ces louanges !
Pourquoi par le Dæmon me laisser envoûter ?
Quand je peux entendre chanter la voix des anges.

Le Combat des Centaures et des Lapithes

Enragé, rouge et enflammé
Jusqu'à en incendier la terre,
Le ciel, dévoré de colère,
Couvrait l'horizon, sublimé.

Mille centaures galopaient,
Déluge de sauvagerie
Dont ils étaient l'allégorie,
Et à leurs lances s'agrippaient,

Déferlant sous le feu céleste
Sur ces rangs de pâles humains,
Glaives et boucliers en mains,
Résignés à leur sort funeste.

Le chaplis de ces luttes vaines,
Corps traversés de javelots,
Crânes broyés par des sabots,
Résonnait à travers les plaines.

Ils pouvaient s'anéantir, tous ;
Mourir hurlant ou en silence,
Car inlassablement s'élance
Sur l'horizon Sol Invictus.

Psyché

Du haut de son trône doré,
Psyché s'assombrissait, plaintive.
La foule était admirative
De cette gracieuse coré
Dont la majesté fascinait.
Triste royaume de solitude
Qui se teintait de lassitude,
Ce car nul roi, nul baronnet,
Ni preux chevalier ni valet
N'osait d'un pied pousser la porte
— Pas même un soldat de cohorte
Ou un page ne la voulait.

Éros, cheyant du firmament,
Traversé par ses propres flèches,
Fut ravi par ces lèvres fraîches,
Ce teint blanc, ces yeux de diamant.
D'un regard il fut amoureux,
Tel un poète face au Louvre.
Comme devant lui le ciel s'ouvre,
Il la prend, d'un bras chaleureux,
Puis l'emporte au-delà des flots,
La pose sur le sol de marbres
De son grand palais cintré d'arbres
Coincé entre monts et îlots.
En compagnie de son Éros,
Elle riait et dansait sans cesse,
La jeune, la belle princesse,
Parmi les statues de Paros.

Quand damnée, l'enfer la retint,
Il s'abaissa près de sa couche,
Et un doux baiser de sa bouche
Posa sur son sourire éteint…

***

Sous les voûtes brisées portant avec souffrance
Presque un millénaire de l'histoire de France,
Ses rois pieux ou impies, grandioses ou maudits,
Ses héros, chevaliers, poètes et bandits,
Tous ces destins brisés, ô ces semblants d'ébauche,
Ces pierres maculées, ces visons de débauche,
D'art, d'horreur, de têtes roulant sur les pavés,
Ces sculptures en miettes et ces tableaux crevés,
Je l'imagine tant, muse inconnue, alborne,
Sylphide innocente dont le visage s'orne
De deux émeraudes confondues d'œil-de-chat
Et dont les pupilles dansent quelque entrechat.
Sa robe de coton, blanche, ondoie, légère,
Sur le nu des jambes qu'un courant exagère.
Tirant ses longs cheveux mêlés d'ambre et d'argent,
Elle se révèle d'un geste négligent.
Sur une banquette, elle est assise, sage,
Ignorant autour d'elle la foule volage.
Pour elle, le Louvre est étincelant, ouvert ;
Les belles Tuileries, son jardin, encor vert.
Le Grand Effondrement, la triste fin du monde,
Le sinistre incendie — malheur ! — de la Joconde,
Elle n'a pas connu, traversé tout cela
— Innocence et Candeur demeurent toujours là.
Concentrée, égarée, hors du temps, elle pense.
Dans son monde intérieur, seul brise le silence
Un fusain agile courant sur son carnet
Au contenu secret qu'elle seule connaît.
Face à elle, Psyché, sculpture magnifique
— Rare miraculée d'un futur horrifique —,
Princesse ranimée par le baiser d'amour
Et qui s'ennuyait tant en son antique cour.
Le charbon à la main, la jeune artiste blonde,
Sur sa feuille vierge, trace quelque enfer immonde
Dévoré de flammes, et sur un tapis d'os,
Couchée sur le sol noir, Psyché embrassée par Éros,
Le divin céleste happant l'âme terrestre
D'un baiser passionné. Et subjugué, l'orchestre
— L'orchestre des enfers —, ses dæmons, ses enfants,
Ses orgues enflammées, tous jouent pour les amants.

Entre désir et idéal (8)

Ninon

Nimbé de longs fils d'or, parure d'hétaïre,
Irradie ce visage au regard pur, félin.
Nitescence subtile et lumière d'empire
Offrant à l'univers un éclat cristallin
Né de ses dons divins : sa grâce et son sourire.

Marie

Monstre fragile couvert d'ornements
Ange aux ailes d'or diaphane et austère
Reviens étouffer en mes bras aimants
Infinie douleur ta complainte amère
Et le silence de tes hurlements

Aurore

Jouissant du silence sur ces quais embrumés,
Je distingue à travers les croisées quelque vie ;
Ces êtres qui veillent encore sans envie,
Les forçats, les solitaires, les mal-aimés ;

Mes amis inconnus, compagnons d'infortune
En quête d'affection, d'oubli ou d'assommoir,
Connivence des maux, concert du désespoir,
Ô misère infinie, solitude opportune…

Venant briser mon soin, se tire à l'horizon
Une fragile allure enveloppée d'un châle
Qui borde et dissimule un visage si pâle
Qu'on le croirait chanter quelque triste oraison.

Comme le vent souffle sur ces quais gris et vides,
Le puissant Éole, sensible à mon émoi,
S'empare du foulard et découvre pour moi
Ce charmant visage constellé d'éphélides.

C'était comme voler un trait de nudité :
Ses pommettes rondes, ses yeux de chrysoprase,
Ô ses longs cheveux roux que le soleil embrase,
Qui dansent sous l'aurore avec légèreté.

Aurore, est-ce son nom ? Je me plais à le croire.
Trop calme, trop belle — la nacre d'un éveil —,
Ne pouvant que se joindre au lever du soleil,
Elle pourtant si triste sans son châle en soie noire.

Le suivant du regard, ses yeux opalescents
Croisent les miens. Ô Dieu ! Quelle mélancolie !
Seigneur… c'est elle aussi une sœur d'agonie
— Larmes invisibles, cœur et âme ignescents.

La locomotive, crachant de la fumée,
S'approche. Aurore s'avance de trois pas.
Elle fuit mon regard et ne me parle pas.
Elle se laisse choir sur la voie embrumée.

De la croisée opaline rayonne...

De la croisée opaline rayonne
Une lumière froide et immaculée.
Le regard perdu vers cette vesprée
Tu vis coupée du monde, jeune madone.

Les meubles et les murs couleur céruse
Ne brisent ici nulle solitude.
Tu es là, sereine, sans turpitude,
Et pour mon âme meurtrie, une muse.

Le silence de Dieu n'est plus, pour moi,
Source de terreur : Je suis en émoi
Face au silence de ce blond torrent

Ondoyant sur ton épaule dorée,
Caressant tes jambes nues, mordorées.
Je m'effondre à genoux ; je suis orant.

Cybèle

J'avais comme perdu foi en la vie.
Élans de passion, de désir, d'envie,

Tremblements, frissons, simple émoi :
Envolés — plus rien ne sourdait en moi.

Doucement un froid brumeux prenait place
Emplissant mes meurtrissures de glace.
Soudain, comme un flot de lave, je vis surgir,
Incandescence bénie, du désir,
Rouvrant des parts de moi pourtant scellées.
Élégance des mots et corps mêlées.

A Season in Minsk

[Verse 1]

A ghost hiding in a broken shell
Dwelling in dreams it never tells
Trapped in a husk of indifference
Caught by a glance into existence

[Pré-refrain]

For a second? A moment? A season maybe

[Verse 2]

Her silhouette burst in my eyes
Like white silver was set ablaze
It was too raw to dissect
How long for us to connect

[Pré-refrain]

A second? A moment? A season maybe

[Chorus]

The breath and the touch
The gaze and the warmth
There's nothing to talk about
There's too much to dream about

[Verse 3]

Night after night kiss after kiss
Your touch revived what I used to miss
And my heart your voice unfroze
Tell me how long it echoes

[Pré-refrain]

A second? A moment? A season maybe

[Chorus]

[Bridge]

Quand les premières neiges tombent sur Minsk,
(Всё случилось так внезапно)
Que la verdure des feuillages disparaît
pour ne laisser transparaître
Que la grisaille de l'asphalte
Et des écorces blessées,
(Я испугалась твоего тепла)
Je prends conscience qu'ici,
Entre le béton et l'acier,
(Я тебе не подхожу)
Il ne reste pour moi de cette ville
Que son air glacé.
(Когда растает снег, нас не будет)

[Chorus]

[Outro]

And I, a moment, a brief moment,
(Et moi, un instant, un bref instant,)
a season, maybe…
(une saison peut-être…)
(Наш сезон прошёл.)
I dreamt of a girl from Minsk.
(J'ai rêvé d'une fille de Minsk.)
(Когда растает снег, нас нет.)

Lise

Lentement, son regard pâle,
Iris noir cerclé de bleu,
Se lève vers moi. Alors,
Enlisé le temps s'arrête.

Des yeux d'un marbre vert émeraude

À la surface de deux lacs gelés,
Agonisaient de blancs reflets de lune
Si troubles que les ires de Neptune
Semblaient comme sous la glace celés.

Et sous l'hæmorrhagie du crépuscule,
Les lacs, ces deux miroirs de marbre vert,
S'obombraient, révélant dans l'œil ouvert
Une pupille noire et majuscule.

Cerclant ce tourbillon fuligineux,
L'eau vive de l'iris semblait noiraude ;
Elle perdait son pur éclat d'émeraude
Pour adopter un aspect laguneux.

Sous l'empyrée, des reflets d'obsidienne
Brillaient dans la grisaille du regard.
Face à elle je demeurais hagard.
Mais il fallut qu'une rupture advienne :

De moi, un mot fin, un jeu d'esprit ;
Et un rire la prit.
Par la lune linéamentées,
Ses lèvres argentées
Ouvrirent mon penser ;
Ces yeux d'un marbre vert émeraude
Brillant dans la nuit chaude,

Ce n'étaient pas eux que je rêvais d'embrasser.

Comme le vent tourne les pages (4)

L'Éloge d'un meurtre

Comme je marche seul à travers les bois sombres,
Hagard, accompagné d'à peine quelques ombres,
Sous ce feuillage épais mon penser semble vain.

Pourtant, j'entends frémir comme une créature ;
Ce léger bruissement — celui de la nature —
N'est que l'incarnation du silence divin.

Mais comment pourrais-je tolérer sa présence ?
Moi qui ai refusé de prêter allégeance.
Comment pourrais-je ? — j'ai brûlé Sa maison.
Oui ! de mes mains brûlé ! et pourtant sans raison…

Et ici ne s'est pas arrêtée ma démence
Car j'ai aussi tué, chargé de véhémence
— Tué avec raison cet enfant de putain,
Le laissant à terre… pathétique pantin.

J'ai beau eu vénérer des divinités mortes,
J'ai beau eu incendier de notre Dieu les portes,
J'ai beau eu refuser d'emplir pour Lui les sportes,
J'ai beau eu mépriser jusqu'aux derniers cloportes,

Quand je m'assois au sol avec un mauvais vin,
Que je ferme les yeux, refusant Sa présence,
Son silence brille comme une incandescence
Sur mes pensées noires — le silence divin.

Le Banquet

Sous un voile de pourpre, festoyaient bruyamment des hôtes complaisants et leurs invités d'Orient. Les premiers s'allongeaient ou mangeaient accroupis ; d'autres, sur le ventre, tiraient à eux la viande et se rassasiaient, appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leurs proies. Dans cette clameur, les terminaisons élégantes de la langue des premiers se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal.
Sur la grande table du banquet, des jambes s'éployaient, tenues écartées par les hommes du désert. Dieu ! c'était là la belle ange, chacun l'enfourchait, l'un après l'autre, parfois même à deux — et les hôtes, ses enfants, regardaient, indulgents.
Sur la table, le corps de la jeune femme et son sang se mêlaient aux sauces et aux jus ; elle était devenue, sous la violence des hommes des sables, viande parmi les viandes. On aurait pu brûler le Louvre ou Notre-Dame, les yeux de ses fils auraient été tout autant éteints : ils se gavaient de viande et s'abreuvaient de vin — rien d'autre pour eux n'importait.

Le Souffle du temps

Oiseau incandescent, immuable, porteur de chants perdus,
Ô combien encore devrai-je en ce monde subir
D'ineffables souffrances, de dévorations charnelles,
Souffle inlassable, enflammé, balayant l'univers.
Avant moi ? le néant. Après moi, le déluge.
Et mon incandescence, illusoire apothéose,
Insignifiance sublime de mon existence,
Siècle après siècle, ô triste vanité du présent,
L'horizon n'est que flammes, le passé n'est que cendres.

Quelle mélodie rédemptrice pourrait-elle annihiler
Ces dæmons qui me poursuivent depuis ces temps oubliés ?
Les forges d'Euterpe n'existent pas, seule sa voix,
Son génie, son inspiration soufflent sur moi.
Les yeux fermés, j'entends, j'entends hurler le passé !
Explosions oniriques, folie dévoyée, échos lointains…
Oiseau incandescent, immuable, porteur de chants perdus,
Ô je t'en prie, Néant ! Ouvre tes bras, accueille-moi,
Montre-moi la poétique des flammes, pour qu'enfin,
En ton sein, la grâce æternelle me soit offerte.

Et le lièvre dit...

Et le lièvre dit qu'aux lueurs des étoiles
L'étoffe légère glisse de son corps nu.
Dès lors elle s'approche, le regard ingénu
— Silhouette gracile affranchie de ses voiles.

À genoux près de l'homme en blessure vermeil
Elle accomplit l'exploit, de ses mains de sa bouche,
De changer le gisant allongé sur sa couche
En prince ithyphallique et noble en son sommeil.

Elle se relève, le toise avec envie.
Alors, tel le grand-duc à son tronc empalé
Elle enfourche ce pieu nouvellement créé
Opposant à ce mort sublime acte de vie.

Et comme l'amazone endiablée par l'instant
Offre au prince endormi de ses lèvres avides
Un baiser passionné, s'ouvrent ses grands yeux vides
Sur ce corps dénudé, chaud, vibrant et suintant.

Flambe (5)

Flambe nocturne

Ô me pardonnerez-vous ? si je paraphrase
Le grand Paul Verlaine en vous disant faire souvent
Ce rêve étrange et pénétrant, car oui, souvent,
Je fais ce rêve familier qui m'embrase.

Il est nappé d'une brume lourde et épaisse,
Avec comme seules lumières brillant
Dans le ciel la lune et ses larmes criant
En silence sa solitude et sa tristesse

— Mais a-t-on déjà vu la lune autre que triste ?
À travers les vapeurs diaphanes elle vient
Flatter votre peau et alors ce corps devient
Une statue d'albâtre, chef-d'œuvre d'artiste ;

Et comme si Rome était encore l'Impériale,
Comme si brillaient Athènes, Sparte ou Argos,
Vous, mon Aphrodite Ourania ou Pandemos,
Sous cette obscure lumière vespérale,

Vous m'apparaissez. Beauté pâle, hellénistique,
Vos cheveux brillent sur vos épaules, couchés
Comme si le roi Midas les avait touchés.
Je m'imagine leur parfum, arôme antique

Venu d'orient, de Grèce ou de la Rome antique,
Douce odeur d'ambroisie ou peut-être de fleur ;
Sa senteur flamboyante est pour moi un bonheur
— Un ravissement m'évoquant l'art romantique.

Voilà que nos regards se croisent — tragédie.
Soudainement, par pudeur ou par cruauté,
Votre visage disparaît — atrocité.
Vous commettez ce geste qui me congédie :

Vous me tournez le dos. La longue chevelure
Qui nimbait vos traits d'ange s'allie désormais
À la brume pour vous voiler à mes yeux, mais
S'esquisse toujours devant moi votre charnure

— Aussi, je laisse mon pied rompre le silence.
D'un premier pas qui résonne pesamment,
Anxieux, je m'approche inexorablement ;
D'un deuxième, puis d'un troisième pas j'avance.

Alors que j'avance, des frissons me parcourent.
Je suis comme attiré par ce reflet opalescent
Sur votre épaule nue — je me sens tumescent.
Dans vos longs cheveux blonds et lisses, mes doigts courent ;

Mon visage s'y plonge, enivré du parfum ;
Mes mains libèrent vos épaules douces, blanches,
Puis glissent le long de vos bras jusque vos hanches
Nues, et votre cou, mes lèvres l'effleurent enfin.

Mais Hélios, dans son aurorale cruauté,
Vient lécher mes paupières de ses rayons,
Ne me laissant pour vêtement que ces haillons :
Les souvenirs écorchés de votre beauté.

Le Silence des étoiles

Comme Hélios a chuté et que sonnent complies,
La voûte céleste surgissant du néant
Se pare d'étoiles en un reflet géant
De mes iris sombres, d'astérismes emplies.

Orion, sur les cornes du taureau, rocambole
Sous le regard ravi du vieux cocher, clappant
Avec joie ses deux mains. Éridan se répand
Inexorablement le long de la coupole.

Andromède brille nue dans le firmament
— M'évoquant ma divine et belle fiancée.
Enchaînée, tend-elle la paume vers Persée ?
Veut-elle retrouver les bras de son amant ?

Peut-être songe-t-elle à chevaucher Pégase,
Hurler, cheveux au vent, sa joie ou son malheur,
Cataractant du ciel, sans peur et sans douleur,
Avant qu'au sol enfin son roussin ne s'écrase.

L'étoile du Berger, opale scintillante,
Ô Vénus callipyge à la robe amarante,
Dévoile sa rondeur à Mars, à Jupiter,
Tandis que Saturne, seul dans son bain d'æther

Et regardant au loin cette peinture immense,
Comme un jeune prince, parade ses anneaux,
Honorant cette toile embrasée de fanaux
— Ces astres magistraux qui chantent en silence :

Vastes nébuleuses spirales
Des æternités sidérales
Sur ce vélin fuligineux
Au gabarit vertigineux
Dansant sur une symphonie
De grands amas en syntonie ;
Étoiles en défloration
Et trous noirs en dévoration,
Des iridescences pulsantes,
Des comètes opalescentes,
— Perséides cavalcadant
Dans cet univers spumescent ;
Ô de splendides galaxies
Abritant, en ataraxies,
La trop rougeoyante Arcturus
Et la bienveillante Sirius,
Une Bételgeuse mutine
Ainsi qu'une Deneb lutine,
Une Véga, une Altaïr
— Toutes semblent s'épanouir
En ces personnages antiques,
Constellations ithyphalliques
Ou innocentes tapissant
À travers ce trait lactescent
La divine coupe céleste
De cette opacité funeste.

Dans ce silence,
Que seuls interrompent les murmures du vent,
Le bruit de mes genoux heurtant le sol de pierre
Éclate bruyamment, comme un coup de tonnerre
Ne laissant après lui qu'un écho survivant.

Comme sainte Agathe

À cent lieues des esquisses adipeuses
Que tu traces en lignes vaporeuses
Incarnant un chimérique reflet
Sur tes toiles ou ton carnet secret,
Je ne vois, face à moi, ithyphallique,
Que ta silhouette nue — idyllique.
Car si ton pinceau sait tout magnifier,
Pour te peindre, sans vouloir te défier,
Tu ne peux pas t'y fier.

Je m'effondre devant ta chevelure
Nimbant ce corps, travail de ciselure
Mêlé d'or et de platine ; ces yeux,
Sucrés, teintés d'ambre et de miel, je veux
Les voir pleurer — passez-moi par les armes —
Pour pouvoir juste en goûter quelques larmes.
Je veux caresser ton flanc déchiré
Ou le haut de ton ventre lacéré,
Et pourquoi pas te claquer une fesse
Qu'un rose teinte avec délicatesse
Pour y laisser de ma main le dessin.
Puis je déposerai un doux larcin
Sur ces joues de petite fille sage
— Je ne rêve que de baiser ce visage,
Ô et ce corps en nage.

Comment ensuite ne pas te jeter
Sur le sol ou sur le lit et lever
Tes jambes, qu'elles pointent vers la lune.
Puis dans cette position opportune
Me glisser entre elles et de mes mains
Saisir tes hanches, suivre le chemin
De tes plaies, lécher une cicatrice
Ou alors embrasser ton ventre lisse
Tout en te tenant les bras fermement
— Que tu te sentes à moi un moment.
Enfin, arriver à ces éminences,
Ces deux misérables protubérances,
Ces arènes ravinées par le fer :
Tes deux seins qui ont traversé l'enfer.
Ô tu aurais pu, comme sainte Agathe
— Qui l'a souffert sans qu'elle ne se débatte —
Avec une pince les arracher
Et avec ton sang rouge, tout tacher,
Couvrir le sol et ton corps de garance,
J'aurais eu pour toi la même attirance.
Ô superbe comme sur ce tableau :
L'Agathe de Francesco Guarino
— Pas celui de Piombo.

Le Vase

Il était un vase de porcelaine
Posé sur une grande table en chêne.
Las ! je le poussai d'un geste innocent
— Il vrilla. Le vernis opalescent
Qui brillait, scintillait sous la lumière
Venant de la croisée du mur de pierre
Répercutait tour à tour nos regards ;
Nous étions assis tous deux, comme hagards.
Las ! je lutinais encore le vase
Qui virevolta sans qu'il ne s'écrase.
Ce vaisseau ivre n'avait peur de rien,
Il se mouvait d'un pas vif, aérien ;
Il frôlait les bords, fier comme un vicomte.
Je le regardais, sans me rendre compte
Qu'il vacillait trop pour ne pas chuter
— Si seulement j'avais su m'arrêter…
Las ! las ! je le vis chanceler, instable,
Avant de basculer hors de la table.
J'aurais tant voulu que vos yeux de miel
Me fusillent ou se lèvent au ciel,
Ou que sur mon bras, votre main se pose
Afin que ma folie se décompose
— Que vous me murmuriez tout simplement
À l'oreille des mots d'apaisement.

Je ne pris pas tout de suite conscience
Du désastre et gardait mon insouciance.
Vous, restiez atone, car rien qu'au bruit
Vous saviez que le vase était détruit.
Mais moi, en voyant au sol les brisures,
J'imaginais ressouder les jointures,
À la japonaise, en utilisant
Quelque laque mêlée d'or ou d'argent.
Alors, comme je me voilais la face,
Sous mes yeux tristes, d'un geste sagace,
Pour quelque part me servir de nocher,
Ces éclats qui jonchaient notre plancher,
Du talon vous les avez écrasés
— Le beau vase était à jamais brisé.

Ici résonne

Ici résonne
Résonne en moi
Incessamment
Son nom béni

Iris invenit

Fragments épars d'une
Relation défunte
Affaiblie depuis votre absence.
Nulle rancune n'est
Capable de rompre,
Ô mon Amour, l'
Irrépressible flamme :
Sourde brûlure incurable.

Errances sidérales (3)

Architecte de l'apocalypse

Ouvrant les yeux, je vis
Des fantômes étranges,
Comme des reflets d'anges
Cheyant du paradis.

Perçant la stratosphère,
Cet essaim sidéral
D'un éclat magistral
S'abattait sur la Terre.

Sur l'horizon levant,
Des villes détruites
Par ces météorites
Flambaient au gré du vent.

Sous cette déferlante
D'aérolithes gris
Sourdaient de nombreux cris
À la teinte sanglante.

Mon visage d'acier faisant éclipse
À ce Soleil ocelant dans le noir,
Je riais face au reflet du miroir,
Architecte de cette apocalypse.

Alors régna la poussière

Le vent, de son souffle presque divin,
Gonflait les voiles des nues de poussière
Au-dessus de l'horizon incendiaire
Qui essayait de résister, en vain.

Et sous cette agonie phosphorescente,
Les nefs célestes se faisaient festin
Des splendeurs de ce ciel vespertin
Avec une avidité indécente.

Pourtant, derrière cette obscurité qui dévorait astres et lumière, se linéamentait pour moi la promesse de radiances stellaires ; mais là où le tragique Icare avait embrassé les flots marins, bientôt, mes ailes d'acier s'éploieraient et je me laisserais porter par les vents solaires.

Sur les saillies de gravats insolents
Agonisaient de blancs reflets de lune
Dont les lueurs semblaient faire la fortune
De cadavres tendant leurs bras dolents.

Ces mirages d'or et d'argent étaient
Du paradis les derniers oripeaux ;
Et pour ces corps qui cherchaient le repos,
Cachés dans les débris, ils les hantaient.

Ces basses humanités, leurs effusions oratoires, je les méprisais. Enfin ! je pouvais jouir de la foule, puisqu'elle était morte. Et sous l'hæmorrhagie céleste de cette aube navrante, je contemplais, parmi les chairs brûlées des crânes salis, dans leurs orbites creuses la beauté du néant.

Un dernier regard ou presque
Sur cette fresque
Ne manifesta en moi
Que peu d'émoi
De cette cosmogonie
De l'agonie
Seul m'amusait là planté
De voir monté
Un large vortex de cendre
Puis redescendre
Tout ici avait péri
Et j'en ai ri
Je n'avais plus rien à faire
Sur cette Terre
J'abandonnai ces tas d'os
Pour le cosmos

Errances sidérales

J'ai quitté mes haillons d'humanité,
Les derniers oripeaux de ma vie terrestre
Pour m'élever, bras en croix,
Ailes éployées, dans l'empyrée.
Et traversant l'atmosphère,
Je sens mon corps d'acier s'enflammer,
Achevant ainsi ma métempsychose.
Parmi ces étoiles lointaines et fanées
Qui constellent le cosmos,
Je brille de mille feux.
Je suis le lampadophore sidéral,
Le laudateur des astres
Vénérant ces céphéides vivides
Et ces nébuleuses obscures.
En abandonnant mon humanité,
Je suis devenu une déité
Qui par sa seule volonté
Plie l'espace et le temps
Et avec ses ailes de titan
Déchire le firmament
Pour ouvrir des tunnels
Quadridimensionnels :
Électron sidéral
Sautant de galaxie en galaxie,
Adynaton quantique,
Aporie vectorielle,
Voyage mystique
Dans les replis du ciel.
Je patauge désormais
Dans des marécages célestes,
Traverse des lagunes d'étoiles.
Je nage dans ces océans d'éther
Jusqu'à me noyer d'ivresse,
Éclairé par des étoiles pulsantes
Et des naines blanches opalescentes.
Les géantes rouges ne me brûlent pas les ailes,
Contrairement à elles, je suis éternel.
Au loin, des nébuleuses m'appellent :
Qui d'autre que moi
Pourrait les contempler ?
Je porte le flambeau de la connaissance humaine
Et mes yeux sont les témoins de l'infini.
Je voulais connaître les brûlures du Soleil
Et tel un Icare me noyer dans l'infini sidéral,
Mais l'explosion d'une supernova elle-même
Ne m'atteint pas, me laisse indemne.
Les naufrages célestes me sont inconnus :
Je traverse les océans du vide
Par la seule force de l'inertie.
Je pourrais me jeter du haut de lunes
Et plonger dans le magma en fusion
De planètes volcaniques,
J'en ressortirai à l'antipode,
Couronné de flammes,
Ruisselant de lave,
Et reprendrai mon envol vers le cosmos inconnu.
Les vents solaires pourraient dévier ma gouverne,
Des déluges de météores frapper mes ailes,
Une comète me percuter en plein vol,
Je déchirerais alors le manteau sidéral
Et m'engouffrerai dans un trou de ver
Pour ressortir explorer de nouvelles galaxies.
Des pulsars m'enverront leurs giclées de lumière,
Des quasars me baigneront de leur éclat quasi stellaire,
Les trous noirs et leurs réservoirs d'abîmes
Me chanteront leurs sérénades,
Et je plongerai dans leur irrésistible maelstrom
Pour surgir à nouveau de l'autre côté de l'univers.
J'inventerai alors de nouvelles constellations
Et les étoiles me remercieront pour ma considération.
Qui d'autre que moi pourrait les voir ?
Un millier de Soleils n'auraient pas ma puissance ;
Oh ! un million d'amas n'auraient pas ma conscience.
Pourtant, lassé de cette aube éternelle,
Je plongerai à nouveau dans les ténèbres
Pour jaillir d'un collapsar
Et contempler autour de moi des vestiges de soleils.
Je me recueillerai sur le tombeau d'étoiles disparues
Et chanterai pour elles quelque requiem.
Dans l'infini céleste,
Les fleuves m'ont laissé glisser où je voulais.
J'ai vu des soleils bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Mais les tempêtes stellaires ont béni mes éveils.
Plus léger qu'une nébuleuse,
J'ai dansé sur les flots cosmiques ;
Je me suis baigné dans le poème de l'infini,
Infusé d'astres, et lactescent ;
Des écumes d'étoiles ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
J'ai vu des archipels sidéraux
Et des îles dont les cieux délirants
Me sont ouverts pour l'éternité.
Errant dans l'infini des filaments galactiques,
Je reste pourtant à jamais enfermé, prisonnier
De ce havre de solitude où nage le tourment,
Car, malgré la jouissance des morts et des guerres,
Même débarrassé de mon humanité,
Je reste irrémédiablement habité
Par cet atroce instinct grégaire.